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ARTICLE 03
Interrogation sur les politiques de banques
Plus de 100 milliards de dollars

Mises bout à bout, ces révélations dessinent une véritable mappemonde de la corruption internationale. Et exposent des montagnes d’argent sale ou suspect : dans l’enquête « Suisse Secrets », ce sont plus de 100 milliards de dollars (88 milliards d’euros) qui sortent de l’ombre – dont au moins 8 milliards de dollars liés à des clients identifiés comme problématiques. Un « trésor » resté caché dans les contreforts de la Confédération helvétique, à l’abri du regard des autorités de tutelle et, sans doute pour une bonne part, des autorités judiciaires. Cette concentration de fonds issus de la criminalité financière doit évidemment beaucoup à la pratique du secret bancaire suisse, un avantage compétitif instauré à la fin du XIXe siècle dans le pays, puis inscrit dans la loi en 1934. Ce secret, bien plus étanche qu’un secret professionnel classique, qui menace de prison quiconque divulguerait des informations confidentielles, a permis le développement d’un secteur bancaire puissant.

Longtemps, le récit national présentait cette spécificité comme une mesure adoptée pour protéger les juifs contre la spoliation de leurs avoirs par le régime nazi, mais cette version a été relativisée par les historiens. En réalité, ce dispositif a produit le meilleur et le pire. Il n’a pas seulement mis des fonds à l’abri de dictatures ou de régimes politiquement instables, il a aussi servi d’aimant aux fraudeurs, évadés fiscaux, délinquants en col blanc et autres grosses fortunes en quête d’opacité.

Ainsi, les révélations de l’enquête « Suisse Secrets » viennent confirmer ce que dénoncent depuis plus de vingt ans les magistrats anticorruption européens, certaines grandes enquêtes politico-financières butant sur le secret d’Etat, le secret des affaires… et le secret bancaire. En témoigne l’enquête sur les frégates de Taïwan, cette affaire – entachée de corruption – de vente de navires de guerre par la France à Taïwan, en 1991, à propos de laquelle « Suisse Secrets » livre des éléments nouveaux. « Il n’y a pas encore eu de changement de paradigme en Suisse pour renoncer au secret absolu. Or, les seules personnes qui en tirent parti sont celles qui ont des intentions criminelles ou des projets de corruption, déclare Graham Barrow, expert en criminalité financière installé à Londres. Je suis Suisse et fier de l’être. Cela me fait mal quand je vois des banques gâcher la réputation de mon pays. »

abcès

Ligne de défense complotiste.

Mais ces investigations interrogent aussi la politique particulière de Credit Suisse en matière de lutte antiblanchiment, qui apparaît en contradiction avec la charte commerciale de la banque et avec les principes déontologiques du secteur bancaire suisse. Comment expliquer que Credit Suisse ait accepté ou conservé des clients qu’un simple clic sur Internet suffit à identifier ou à disqualifier ? C’est ainsi que Khaled Nezzar, l’ancien chef algérien des armées.

Il est regrettable, mais hélas pas surprenant, qu’aucun média suisse n’ait pu participer à cette enquête collaborative mondiale, étant donné les lourdes conséquences légales prévues par les lois suisses surle secret bancaire. Nous ne pouvons donc que saluer l’action de ces journalistes non suisses qui risquent des poursuites des autorités helvétiques. Sans aucun doute, la Suisse sait l’effet dissuasif de sa législation : sans aucun doute ou presque, son but est de préserver aussi longtemps que possible son modèle économique, pour empocher une petite part des biens illicites ou mal acquis, en échange d’un refuge sûr et secret où amasser et stocker leurs lingots.

Pendant la guerre civile des années 1990, a pu détenir un compte dans la banque, entre 2004 et 2013. Pourtant, dès 2011, le Tribunal fédéral suisse le déclarait passible de poursuites pour « crimes contre l’humanité ». Ainsi également, Kassym-Jomart Tokaïev, le président du Kazakhstan, a pu dissimuler des millions jusqu’alors inconnus sur un compte en Suisse, alors qu’il a récemment dénoncé l’enrichissement indu de son prédécesseur Noursoultan Nazarbaïev. Armen Sarkissian, président d’Arménie jusqu’au mois de janvier, a, lui, pu ouvrir un compte lorsqu’il était ambassadeur au Royaume-Uni, sans le déclarer aux autorités de son pays – une démarche illégale. Ou encore Bidzina Ivanichvili, un oligarque multimilliardaire géorgien, connu pour diriger le pays dans l’ombre, est venu tranquillement grossir le nombre des clients de la banque.

De surcroît, les dates d’ouverture des comptes révélés par cette fuite de données posent la question de la volonté réelle de Credit Suisse de contribuer à la transparence 􀀁nancière amorcée sous la houlette du G20 et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), au lendemain de la crise de 2008. La banque semble avoir continué à jouer avec le feu au tournant des années 2010, alors même qu’en 2015 les autorités de son propre pays effectuaient un pas de géant pour lutter contre la fraude et l’évasion fiscales internationales, en acceptant de lever leur sacro-saint secret bancaire national. De fait, elles ont participé à l’échange automatique d’informations entre administrations fiscales, mis sur pied deux ans plus tard. Tandis que le pays montrait patte blanche, la banque, elle, maintenait le lien avec des clients douteux.

Moralement répugnant

Il est rassurant de constater que des journalistes se battent pour « le droit de savoir » des citoyens de ces pays, qui sont dans l’incapacité de contrôler ce que leurs dirigeants politiques cachent dans des coffres-forts suisses. Le monde politique des pays développés se plaît à condamner la corruption des pays moins avancés. Or ce sont des pays comme la Suisse qui la rendent possible : ils fournissent un refuge sûr et assurent des bénéfices à long terme.

Soyons clairs : la Suisse n’est pas le seul pays en cause. A juste titre, elle fait remarquer que si elle mettait à la condentialité, cela ne ferait que déplacer ailleurs ces activités indésirables dessecteurs immobiliers et financiers, par exemple vers Miami, Londres ou d’autres centres du blanchiment d’argent. Toujours est-il qu’il y a quelque chose de moralement répugnant chez ces personnes qui, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Suisse, vivent de l’argent volé à des populations infiniment plus pauvres.

Combien de scandales, combien de révélations faudra-t-il pour que la Suisse, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et d’autres pays changent leurs lois sur le secret dans les secteurs bancaires et immobiliers, et sur toutes les autres activités qui facilitent le blanchiment d’argent, et promeuvent le crime et la corruption ? Cette bombe montre que la Suisse tire bénéfice d’un faux d’argent en « LA REVUE DU MONDE » Chaque vendredi, les dix articles de la semaine qu'il ne fallait pas manquer. Joseph Stiglitz : « En Suisse, la kleptocratie et la corruption continuent de prospérer » provenance de pays pauvres. Reste que le système lui-même est à son tour corrupteur : la puanteur de l’argent sale contamine tout ce avec quoi il entre en contact.

Espérons que « Suisse Secrets », ce titanesque travail de journalisme droit et honorable, fera honte à ceux qui s’opposent à la mise en place d’un système économique et financier plus transparent.

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